On débarque en Italie, et pourtant les plaques de rue affichent du catalan. Alghero, comptoir fortifié du nord-ouest de la Sardaigne, fut repeuplée au quatorzième siècle par des colons venus de Barcelone, et six siècles plus tard leur langue résonne toujours dans les ruelles. Les Sardes la surnomment d'ailleurs « Barceloneta », la petite Barcelone. Cette singularité donne à l'escale une saveur double : la mer sarde dans l'assiette, la Catalogne dans l'accent.

Une mise à terre au pied des murailles

Les navires mouillent dans la rade et les annexes déposent les passagers en bordure immédiate de la vieille cité : les remparts se dressent à moins de trente mètres du débarcadère. Aucun transfert, aucune attente ; on passe des embruns aux pavés en quelques pas, ce qui laisse tout loisir d'explorer sans regarder sa montre. Un office de tourisme se trouve à proximité du débarcadère pour qui veut un plan des lieux.

Les bastions face à la mer

Élevées au seizième siècle par les Aragonais, les fortifications déroulent leur chemin de ronde au-dessus des flots. Un quart d'heure suffit pour en parcourir la longueur, entre tours de guet, canons endormis et terrasses où l'on sert le vermentino bien frais. Les bastions portent des noms d'explorateurs, Colomb, Magellan, Marco Polo, clin d'oeil à toutes les routes maritimes qui passèrent un jour par ici. Au couchant, la muraille devient le rendez-vous de toute la cité ; à l'heure de l'escale, elle offre surtout un balcon continu sur les eaux limpides et le profil du cap Caccia, à l'horizon.

Dans le lacis de la vieille cité

Derrière les bastions, les ruelles dallées serpentent entre palais catalans, balcons de fer forgé et églises superposant gothique et baroque. La cathédrale Santa Maria dresse son campanile octogonal au-dessus des toits, tandis que le cloître de San Francesco ménage un îlot de fraîcheur. Les artisans perpétuent ici le travail du corail rouge, pêché au large depuis des générations : la « Riviera du corail » tire son nom de ces fonds précieux, et les ateliers du quartier ancien en font des bijoux d'une finesse rare.

La grotte de Neptune, cathédrale sous la falaise

L'excursion phare part du quai même : des vedettes rejoignent en une cinquantaine de minutes le cap Caccia, dont la falaise de calcaire abrite la grotte de Neptune. Stalactites, lac intérieur et salles hautes comme des nefs composent un monde souterrain que l'on parcourt avec un guide, dans une fraîcheur constante qui repose des chaleurs de l'été sarde. Les plus sportifs y accèdent aussi par l'Escala del Cabirol, un escalier de six cent cinquante-quatre marches taillé à flanc de paroi. Il faut prévoir de deux heures à deux heures trente pour l'aller-retour en bateau : à réserver dès la descente à terre.

La table algéroise

Le répertoire local marie langouste à la catalane, oursins en saison et pâtes à la poutargue, le tout arrosé des blancs minéraux de la région. Les trattorias des remparts affichent la pêche du jour sur l'ardoise ; il serait dommage de repartir sans avoir goûté au moins un plat de fruits de mer face à l'eau qui les a fournis. Pour une pause plus simple, une part de focaccia et un café serré se prennent debout, comme le font les gens du quartier entre deux courses.

Un dernier regard depuis la rade

Quand l'annexe s'éloigne, les tours ocre se reflètent dans la baie et le catalan des terrasses se mêle au cri des goélands. Alghero laisse ce sentiment particulier d'avoir voyagé dans deux pays à la fois, et d'avoir frôlé, sous la falaise du cap, l'un des plus beaux secrets géologiques de la Méditerranée.